A propos de Graslon, Guénolé, de Ker Ys

D’après le Dr Dubourg (1) (Adaptation onirique)

Graslon et Guénolé semble a priori être bien plus authentique que la Ville d’Is.
Toutefois une étude un peu poussée, montre assez rapidement que ce pourrait être plutôt l’inverse.
Et si l’Histoire pointait là où on ne l’attend pas!

Beneac’h et Koridwen sont à Penmac’h et font quelques pas sur le port. Un vent très violent projette des embruns sur les promeneurs. Ils sont pratiquement obligés de hurler pour se faire entendre.

Beneac’h – Comment peut-on imaginer que Ker Is ait pu être là-bas au niveau des « Roches de Penmac’h ». Qui peut imaginer s’établir au milieu d’une telle furie permanente?

Koridwen – Ces lieux offrent la vision de ce qu’auraient été les derniers instants de Ker Is, un jour d’automne comme aujourd’hui. Une mer démontée que rien n’arrête, une puissance divine…

A l’évocation de Ker Is, un vieillard se tenant tout proche lance fièrement :

Vieillard – Un de mes ancêtres qu’était prêtre, il allait faire la messe de Ker Is au dessus des pierres immergées.
Vrai.

Beneac’h – Contez-nous cela monsieur, je vous prie.

Vieillard – Comme je vous l’ai dit, c’était au début de l’autre siècle, c’est mon grand père qui me racontait cela. Il le tenait de son grand père dont le frère était prêtre. Alors, ils allaient en barques entre le Guilvinec et Penmac’h. Et là sous l’eau à 5 ou 6 mètres de fond on pouvait voir Ker Is. Maintenant, avec tout ce qu’on nous fait de pollution, il faut savoir pour trouver. Alors les prêtres venaient une fois l’an célébrer une messe pour Ker Is.

Beneac’h – La tradition s’est perpétrée?

Vieillard – Non je ne pense pas, il fallait être acrobate pour célébrer dans son bateau. Mon cousin qu’était à Landevennec préfère écouter France Culture au Walkman dans son tracteur, plutôt que de risquer de se jeter à eau pour les malheureux de Ker Is! Allez adieu!

Le vieillard s’éloigne et va s’enquérir du résultat de la pêche du matin. Sans nul doute aura-t-il un petit mot à propos de ces deux touristes venus évoquer la Ville légendaire. Koridwen et Beneac’h regagnent la voiture et se mettent en route vers la Pointe du Raz.

Koridwen – Tu vois, le récit de Ker Is est vivant dans les mémoires. Les gens ici pensent que la ville a une réalité incontestable, mais que des écrivains ont détourné cette réalité à leur propre profit. La transition date vraiment du XIXème siècle. Le renouveau moyenâgeux a probablement entraîné une série de recherches sur les sites légendaires. Les écrivains avides d’histoires fortes s’emparèrent des grands thèmes traditionnels pour les façonner à notre goût.

Beneac’h – Notre goût?

Koridwen – Oui, le désir avide que nous avons des grandes épopées, des punitions divines, des châtiments terribles. Un peu de magie, pas mal d’amour, quelques portraits bien troussés, un soupçon de vérité vraie, incontestable et traditionnelle, la recette de base est simple. Ici, nous avons un roi, un anachorète dont les représentations ornent nombre de monuments publics, ces personnages inspirent déjà le respect.

Beneac’h – Mais Ker Is au regard de l’historien…

Koridwen – Observons tout d’abord les protagonistes. Saint Guénolé, est né en 460 de notre ère sur les côtes de Bretagne. Ses parents, émigrés de Cornouailles anglaises étaient chrétiens, et il décide à l’âge de vingt ans de se faire moine. Il réunit une poignée de compagnons autour de lui et, empruntant les fameuses routes de cette partie occidentale de la péninsule commence un travail d’évangélisation envers une population encore très attachée aux dieux païens. Il se fixe finalement à Landévennec. C’est là qu’il fait la connaissance de Graslon, Roi de Cornouailles. Tous deux ont la même origine géographique, ils sympathisent et décident par le fer et l’esprit de renforcer le petit royaume de Graslon. Au cours d’une chasse épique, Graslon s’égare en forêt de Nevez et tombe sur Corentin, un ermite qui le remet sur le bon chemin. Tout ce petit monde unit ses efforts et…

Beneac’h – Attend, attend. Je t’ai connue plus prudente que cela. Tu me contes la Légende comme étant l’Histoire.

Koridwen – C’est dommage. Oui l’histoire est moins drôle. De sérieux chercheurs (2) ont analysé le Cartulaire de Landévennec (3), le document le plus ancien que nous avons sur nos protagonistes. Or le Cartulaire est une copie revue et corrigée, augmentée de passages écris d’une autres plume. Il est du IXème siècle, et donc bien postérieur aux événements qui nous intéressent. Rappelle-toi nous l’avions déjà évoqué, si le Cartulaire décrit avec détails et passion les aventures de Sain Guénolé, il reste très discret sur Graslon qui n’apparaît dans une deuxième version que cinquante ans après, et est muet sur Ker Is.

Beneac’h – Pourquoi ajouter un Graslon plus ou moins réel cinquante ans plus tard?

Koridwen – Tu sais ce que c’est un Cartulaire? C’est un recueil d’actes. C’est une charte qui dresse la liste des biens temporels d’une église ou d’un monastère. Ajouter Graslon comme donateur, rend légitime une partie des richesses de Landévennec.

Beneac’h – Une fausse facture en somme, alors.

Koridwen – Un peu oui. Et venant d’un roi pour assurer le bien fondé des possessions. Le nom de Graslon a probablement existé, ce devait être un duc de Cornouailles, ou un vaillant guerrier. Il est souvent appelé Gradlon Meur, qui signifie Graslon le Grand. C’est un titre qui pouvait aussi bien représenter un royaume important que des faits d’armes majeurs.

Beneac’h – Guénolé est un personnage authentique lui.

Koridwen – Et bien c’est de moins en moins certain. Les historiens4 qui ont étudié sous toutes les coutures le Cartulaire de Landevennec, pensent que nous avons affaire à une vaste affabulation. Il leur semble en effet peu probable que l’on puisse trouver autant de détails sur un homme né trois siècles auparavant. Mais la question divise nombre de chercheurs, et les ethnologues fondent sur la transmission orale une grande confiance. Personnellement, je ne puis me prononcer n’étant pas équipée culturellement pour me lancer.
Il faut quand même savoir que ces évangélisateurs vivaient dans des conditions matérielles épouvantables. Ils étaient vêtus de peaux de bêtes, poussant devant eux un maigre troupeau, subsistaient grâce à la charité des populations. Ils devaient être de plus pratiquement illettrés. Je me demande alors comment ils ont pu transmettre cette foule de détails sur Guénolé.

Beneac’h – Peut-être avaient-ils d’autres moyens pour transmettre la mémoire collective, moyen que nous avons perdus depuis? Nous n’envisageons jamais que nos ancêtres aient pu avoir des potentialités que nous n’avons plus.

Beneac’h visiblement vexé que l’histoire soit si sévère avec la légende, scrute les nuages dans l’espoir d’y découvrir des silhouettes familières. Plus loin, la mer soulève des bouillons d’écume.

KoridwenLes historiens (4) trouvent étrange que soit né, au même moment un culte voué à Saint Guénolé, en Cornouailles et en Armorique. Il existe un lieu nommé Landévanéok dont la création est pratiquement contemporaine à celle de Landévennec. Il est fortement probable qu’aux environs du Vème siècle, des moines anglais, d’un ordre appelé Saint Guénolé, abordèrent la côte de notre Bretagne.

Beneac’h – Guénolé aurait alors une origine antérieure à l’arrivée de ces évangélisateurs de l’ordre de Guénolé?

Koridwen – En effet. Donc nous voilà bien dépourvu. Pas de Graslon, pas de Saint Guénolé, notre légende a perdu ses héros. Nous avons déjà établi que Dahud était un ajout littéraire. Alors, sommes nous face à un conte comme ceux de Grimm? (5) Cela semble peu probable. Le Dr Dubourg pense que la légende est restée plusieurs siècles dans les mémoires avant de passer à la littérature. Jakes-Héliaz dirait qu’elle est passée du tiers-état à la noblesse, en perdant au passage son appartenance populaire.

Beneac’h – Il faudrait débarrasser le récit de ses fioritures, et ne garder que la trame de base et ce d’après le manuscrit le plus ancien.

Koridwen – Nous avons alors juste le souvenir d’un événement climatique majeur qui a probablement eu lieu aux alentours du Vème siècle. Les preuves de ce fait marquant existent. D’importants effondrements côtiers se produisirent tout le long du littoral armoricain. La Baie du Mont Saint Michel était auparavant une vaste forêt, la forêt de Cissy, où étaient établis des villages reliés par des chemins et des voies dont certaines furent construites par les romains. Au large d’erquy, existait une ville importante du nom de Regina, on peut contempler actuellement ces vestiges sous-marins. A l’Ile de Sein, qui n’émerge plus qu’à sept mètres au-dessus du niveau des flots, ne l’oublie pas, on a retrouvé les vestiges d’habitations romaines alors que l’on construisait un môle. A Douarnenez, des traces d’une ancienne forêt sont visibles, des restes de troncs que l’on peut par ailleurs observer tout le long du littoral breton.

Beneac’h – Rien ne prouve qu’il y ait eu cataclysme, il peut s’agir d’une lente progression des eaux.

Koridwen – Non je ne pense pas. Les troncs paraissent encore enracinés alors que l’érosion les eut détruits s’ils n’avaient pas brutalement disparus. Les voies romaines immergées ne présentent pas de travaux de détournement comme il eut été envisageable lors d’une crue progressive. La transgression dunkerkienne, est une montée des eaux entre le IVème et le Vème siècles, d’un niveau de quatre à cinq mètres. A cette époque la Bretagne était romaine, et l’on pense qu’un semis de petits villages de pêcheurs s’égrainaient le long du rivage. Ces populations se déplaçaient en bateau et vivaient de la mer. Les Romains ont peut être renforcé quelques structures déjà existantes mais il ne faut pas s’attendre à de grands pôles urbains. La ville d’Is tire sûrement sa source dans l’évocation d’une multitude de petits drames survenus à ces villages.

Beneac’h – Trouve-t-on des traces écrites de ces villages, ou de leur activité?

Koridwen – Je te l’ai déjà dit, les documents relatifs à cette période sont extrêmement rares. Ils sont de plus imprécis, et il est fort malaisé pour un historien ou un archéologue de faire correspondre des noms repérés sur une carte romaine, avec des lieux effectifs. C’est la raison pour laquelle il y a tant de débats quant à la localisation de Ker Is, chacun étant finalement libre de son choix, et personne n’ayant réellement tort.

Beneac’h – Il doit y avoir tout de même quelque part sur la côte un pôle fédérateur?

Koridwen – Si l’on reprend le démonstration de Delécluze (6), il faut étudier la répartition et la localisation des voies romaines. Attends, je dois avoir dans mon cartable le texte de Dubourg (7) qui relève celle qui rayonnent autour de Douarnenez. Ah voilà :

« Quatre routes importantes ont pu être identifiées sans erreur possible. L’une certainement essentielle au point de vue stratégique reliait Douarnenez à la Pointe du Van en suivant, tout ou moins au départ, le trajet de l’ancienne route de Poullan. L’existence à Tréogat d’une borne milliaire (la croix que I’on trouve à Tréboul sous le nom de Croas-Men étant peut-être elle aussi une ancienne borne ultérieurement modifiée), la présence de chaque côté de la route sur tout son parcours, de nombreux camps, le dernier, le plus important, se trouvant près du hameau du Troguer, tous ces éléments permettent de dire que cette voie n’est par une vue de I’esprit de chercheurs que I’on accuse parfois, avec raison, de trouver partout les routes qu’ils espéraient découvrir. Une autre voie, dont le trajet détaillé a lui aussi été reconnu avec certitude, reliait Quimper à Douarnenez, en suivant approximativement la direction de la route actuelle.
La deuxième reliait Douarnenez à Carhaix, qui s’est avérée être pratiquement la capitale de cette région gallo-romaine, par un circuit qu’il serait fastidieux de décrire.

plan3

Il suffit de savoir que son point de départ devait se trouver au niveau de I’embouchure actuelle de la rivière du Ris.
La troisième reliait Douarnenez à la forteresse aujourd’hui rasée de Carrellien. Quant à la quatrième, peut-être aussi importante au point de vue militaire que celle qui longeait la côte de Beuzec, elle rejoignait Meilars, avec un embranchement par Pouldergat. Tout au long de cette voie, ont été aussi retrouvés de nombreux vestiges de camps romains, qui s’étendaient sur une ligne approximativement parallèle à celle des camps du littoral. La seule présence de toutes ces voies qui convergeaient vers le même point est à mon avis la preuve que Douarnenez constituait à I’époque un centre extrêmement important. Il ne semble pas en effet que les Romains, qui agissaient toujours pour des raisons bien précises, aient fait passer par Douarnenez des routes qui auraient pu sans difficulté suivre un autre trajet. L’agglomération bâtie à cet endroit devait certainement revêtir pour les Romains une importance primordiale, pour les amener à constituer dans ses environs immédiats, deux lignes de camps de surveillance et de défense ».

Beneac’h – Cela situe Douarnenez comme un très important port de pêche.

Koridwen – Oui les cuves de salaison, par leur quantité et leur répartition très large sur cette côte nous portent à le croire. Toutefois il n’en existe aucune mention sur les cartes romaines. Il est vrai qu’elles sont imprécises.
Ptolémée nous a ainsi laissé un mystérieux Portus Saliocanus qui crée bien des soucis à nos amis archéologues.

Beneac’h – Tu as une idée sur la localisation du centre du pôle économique ou politique de la Douarnenez gallo-romaine?

Koridwen – L’estuaire de Port-Rhu probablement. Je ne sais pas vraiment. Il faut un lieu abrité des intempéries et des hommes, mais également praticable. Tu sais la Baie de Douarnenez répond assez bien à toutes ces contraintes, de Sainte Anne du Palud jusqu’au Ris la configuration était idéale.

Beneac’h – Attends, Sainte Anne du Palud, mais j’y pense seulement maintenant, il n’y a pas de marais salants à cet endroit.

Koridwen – Non, mais palud signifie aussi marais. Il faut être prudent avec certaines conclusions hâtives. Sinon, un temple, enfin des restes de temple ont été découverts sur l’Ile Tristan, mais pas vraiment de trace de village ou d’agglomération. Enfin, peut être faudrait-il sonder sous les flots, mais une nappe épaisse de sable a depuis des siècles couvert les souvenirs de nos ancêtres lointains. La mémoire populaire garde seule le souvenir de faits majeurs, les raconte sous forme de légendes merveilleuses. Le drame de Ker Is fut probablement tellement important que l’on se sentit obligé d’y ajouter des saints et un roi plus ou moins légendaires.

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