A la recherche de la Ville d’Ys

A la recherche de la Ville d’Ys

Le 17 février 2009, une nouvelle bien stupéfiante secoue le landerneau breton : le quotidien le Télégramme annonce une expédition « à la recherche de la ville d’Ys[1] ». Généralement, les expéditions à la recherche de la ville d’Ys se font plutôt dans les rayons les plus poussiéreux des bibliothèques, à la recherche de grimoires anciens pouvant éventuellement donner quelques indications, quelques indices. On a bien plongé dans la baie de Douarnenez pour tenter de repérer quelques vestiges, mais la vase y est si dense qu’on y perd même son breton. L’article donnait des détails qui relevaient presque du défi interrégional : une équipe du sud de la France en partance pour les Bahamas pour y révéler rien de moins que l’Atlantide, faisait escale en Bretagne pour tester ses appareils sur une de nos plus belles légendes. Pour percer les fonds opaques, l’équipe dispose de « deux Rove (NDLR: petit robot sous-marin équipé de caméras et télécommandés depuis le bateau); et surtout d’un sonar Klein. Cet appareil permet de faire un complet balayage latéral des fonds sous-marin»[2] »

Chacun s’amusera à chercher ce que sont les Rove et le sonar Klein, mais disons que ce n’est pas du petit matériel d’amateurs et qu’avec cela la ville d’Ys allait apparaitre comme un lapin dans les phares d’une voiture. Car, en effet, nous précisaient les promoteurs de l’expédition : «Le sonar Klein est capable de détecter une petite cuillère à 1.000m de profondeur[3]» ; pratique quand on cherche des cuillères perdues lors de piqueniques sur la mer. Estimant à juste titre que de ne retrouver que des cuillères ne serait surement pas une caractérisation suffisante de la cité d’Ys, l’équipe complète son investigation avec «deux petites soucoupes tractées par le bateau avec deux personnes embarquées pour filmer et prendre des photographies des fonds et établir une cartographie complète[4]». Une remarque précieuse vient conclure l’article « Mais, nous ne sommes pas des farfelus…[5] », la preuve : en quatre jours l’affaire devait être réglée. Rendez-vous était donc pris du 19 au 23 mars. On peut imaginer que plus d’un est allé au grenier chercher masque et tuba pour tenter suivre cet exploit.

Le 27 février 2010, un nouvel article rappelle aux distraits l’ampleur de la mission et les promesses qu’elle contient. Le monde retient son souffle, particulièrement ceux qui sont en plongée dans la baie de Douarnenez. C’est qu’en fait, l’article précédent s’était trompé d’année !! Ce n’était pas pour les jours à venir, mais pour 2011. «Opération prévue en 2011 Pour raisons administratives notamment, (lire également page10), l’opération prévue en 2010 a été annulée. Mais pas enterrée: «Elle a été simplement décalée, car une expédition est bien prévue en baie de Douarnenez au printemps ou à l’automne 2011», expliquait, il y a une semaine, l’écrivain-explorateur Dominique Jongbloed (alias Nick Croft) et président de Nord-Sud. [6]» Evidement la mention de l’alias Nick Croft ressemble à une pointe d’ironie chez notre ami journaliste qui commence à se demander ce qu’il y a sous ce chapeau. Heureusement, le promoteur de l’expédition rappelle ses exploits, des expéditions à travers le monde, l’ouverture d’une école de l’Aventure, il le dit lui-même, il est loin d’être un « farfelu[7] ». On peut noter la persistance du terme à près d’un an d’écart. Et puis, il y a ce sonar qui non seulement, on s’en souvient retrouve les petites cuillères, mais en plus permet de « retrouver des formes sous trois ou quatre mètres de vase[8] ». Un peu taquin, (selon moi, mais la chose se discute), le journaliste trouve qu’il est plus facile de chercher que de trouver, faisant probablement référence à la bonne blague que l’on fait aux chercheurs…qui ne sont pas des trouveurs.

Le 1 mars 2010, soit peu de jours après la précédente (pas de prise de risque sur le nombre de jours, le mois de février est piégeux) la terrible nouvelle se matérialise sous la plume d’Huber Orione qui suis l’affaire depuis le début : « Mais comme la cité, l’expédition pilotée par NordSud, association présidée par Nick Croft, est tombée à l’eau[9] ». Plus de petites cuillères à retrouver, plus de vase à sonder avec le sonar Klein, rien. Nos grands explorateurs, qui entre-temps d’ailleurs avaient oublié de passer voir l’Atlantide, ont été freinés dans leur élan par un bête rappel administratif : on ne fait pas de fouilles sans autorisation. La France se distinguait là encore par sa propension à pénaliser l’entrepreneur, gêner le rêveur, pourrir la vie de l’aventurier. Les services du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) avaient, soit recompté leurs petites cuillères, soit n’avait pas envie de se retrouver dépassé par un nouveau matériel qui allait être mis en œuvre, (mais plus tard), permettant de retrouver les murailles de la ville d’Ys. Peut-être alerté par un-je-ne-sais-quoi-qui-me-fait-penser-à-un-foutage-de-gueule, notre vaillant journaliste est allé un peu croiser l’information pour constater que de demande d’autorisation, il n’y en avait point à la Drassm, mais que de toute façon, «pour 2011, la demande peut encore arriver [10]».

Ah quelle guigne, pourtant tout avait si bien commencé. Le 26 février 2009, notre dynamique duo présentait dans Var Matin, le synopsis de l’expédition Atlantide (la majeure, Ys n’étant qu’un round d’entrainement), rappelant que ce serait la « 21ème expédition[11] ». Heureusement, les lecteurs de Var Matin ne sont pas les mêmes que ceux du Télégramme, sinon, ils auraient été inquiets de constater que le lendemain il n’y en avait plus que 17 d’expéditions. Mais, avec de tels exploits, il est facile de perdre le compte. La mise en scène était parfaite, et plutôt que de montrer leur matériel, présenter leur équipe ou faire les fiers à bras en combinaison de plongée, l’un de nos vaillants aventuriers a préféré monter dans un arbre tandis que l’autre tenait la branche[12].

En tout cas, quelques mois plus tard, après avoir inondé les forums d’annonces fracassantes et de résultats bouleversants à venir, pas plus tard que bientôt ou juste après, la joyeuse équipe a été obligée de convenir qu’il n’y avait pas eu d’expédition et tout le monde, sans que l’on sache jamais qui cela concernait, était resté au port[13]. Mais nullement découragé, notre héro intrépide, notre Nick Croft, débarrassé de son acolyte, annonçait ensuite de nouveaux grands départs, vers Shamballa (c’est la ville d’Ys de l’Himalaya), Hyperborée (c’est la ville d’Ys du Pôle Nord), avec toujours les mêmes résultats[14] pour finalement suivre la mode des Pyramides de Bosnie, mais là c’est une autre histoire.

On peut bien entendu se demander par quel processus psychologique on peut annoncer une telle expédition à 2 jours de son soi-disant départ, alors que l’on sait pertinemment qu’il n’en sera rien et que l’on a même pas le premier boulon du sonar à cuillères. Le chapeau d’Indiana Jones remplace le bicorne en papier journal des Napoléon des décennies passées, mais les effets ne sont pas les mêmes. Relayé et repris sur de nombreux sites Internet, le premier article du Télégramme a posé comme possible une telle initiative et positionné son concepteur comme légitime. La déclaration a remplacé l’acte véritable et les causes produisent des effets sans les conséquences. On reconnait là d’ailleurs non pas les caractéristiques d’un seul individu mais d’une époque où l’on peine à mettre en cohérence les choses les unes avec les autres. Pour sûr, la lecture rapprochée des articles du Télégramme et de Var Matin disqualifie définitivement notre aventurier. On y voit la baudruche se dégonfler et trahir ce que le journaliste connote de façon subtile : un canular sans humour porté par une équipe incompétente.

Que dire et comment agir ? « L’aventurier », se faisant passer pour un admirateur[15], me l’avait signifié alors que j’opérais une mise au point sur un blog : je dois être au-dessus de tout cela. C’est en effet l’attitude que préfèrent les scientifiques, se mettre au-dessus de la mêlée grouillante des ignorants pour laisser tomber de temps en temps une sentence définitive. Or, comme l’a bien montré G.Bronner dans son ouvrage « la Démocratie des crédules[16] », l’absence de réaction produit de nombreux effets induits : le premier, le plus commun, est que le chercheur n’arrive pas à produire de résultats. Le public dès lors se tourne vers ceux qui comblent ce manque, même au prix de dramatiques (mais aussi parfois amusantes) simplifications ou approximations. Surgissent alors les extra-terrestres, les mondes perdus, les esprits et autres thématiques soumises aux récurrences de la mode ésotérique.

Le deuxième effet est celui d’une affirmation de classe. La classe sociale possédant la connaissance snoberait celle n’y ayant pas accès. Cette perception erronée, fondée sur des valeurs qui ne se partageraient plus, produit deux types de savoir, le savoir académique pour certains et le savoir populaire pour les autres. La hiérarchie de l’un par rapport à l’autre fait que les critiques venant des académiques, forcément froids et indifférents, seront perçues comme des blessures infligées aux autres, immanquablement emplis d’amour et de compassion.

Le troisième effet, plus préoccupant, est celui du développement d’une idée complotiste : les académiques – appelons-les ainsi – cachent ou falsifient des résultats allant à l’encontre de la doxa scientifique. Les recherches alternatives, dont on voit les résultats dans la série télévisée « Alien Theory » par exemple, se caractérisent par un empilement de « preuves » sans logique ni hiérarchie, ce que l’on appelle « l’effet Fort » en référence aux pratiques de Charles Hoy Fort. On obtient un inextricable écheveau, bien difficile à dénouer. Les promoteurs de cette « science » alternative, connaissant Mark Twain, savent que « Un mensonge bien présenté reste immortel ». Que des croyances en des croyances déficientes existent ne seraient qu’un problème affligeant, mais il se trouve qu’en suivant les fils des affinités électives, on arrive bien souvent à des pensées (exprimées sur des blogs, Facebook ou des sites) extrémistes, racistes, antisémites ou antidémocratiques.

On ne peut pas rester sur cette note désespérante sur les enjeux de la connaissance scientifique. Un jour, un vrai explorateur, un aventurier peut-être, un rêveur en tout cas, plongera un petit robot dans les eaux agitées de Bretagne, son petit robot trouvera quelques cuillères, probablement de pêcheurs maladroits, puis commencera à nous dessiner l’histoire engloutie de nos côtes. La ville d’Ys n’est rien d’autre que cette histoire mille fois racontée, mille fois magnifiée des amoureux de nos rivages.


[1] Le Télégramme – http://www.letelegramme.fr/local/finistere-sud/ouest-cornouaille/douarnenez/expedition-a-la-recherche-de-la-ville-d-ys-17-02-2009-253578.php

[2] Opus cit.

[3] Opus cit. toujours

[4] Opus cit. encore, c’est même comme au-dessus, une citation de citation. Un (Opus cit)².

[5] (Opus cit.)², si un jour quelqu’un cite mon propos, il faudra penser à élever l’Opus cit au cube.

[6] Le Télégramme – http://www.letelegramme.fr/local/finistere-sud/ouest-cornouaille/douarnenez/exploration-la-ville-d-ys-refait-surface-27-02-2010-802174.php

[7] Op.cit !

[8] (Op.cit.)², mais attention la référence a changé. Peut-être faudrait-il écrire (Op.cit)²x27022010

[9] Le Télégramme – http://www.letelegramme.fr/ig/generales/regions/morbihan/exploration-de-nouvelles-recherches-de-la-ville-d-ys-01-03-2010-803747.php

[10] (Op.cit)²x01032010

[11] http://www.varmatin.com/article/var/hyeres-une-expedition-a-la-recherche-de-la-cite-engloutie.35240.html

[12] Là, c’est un opus cit à voir absolument sur le site.

[13] D’ailleurs où est passé le Sonar ??

[14] http://irna.lautre.net/Ou-l-on-decouvre-que-l-habit-ne.html pour les détails. C’est édifiant.

[15] http://kenavo29.over-blog.com/article-ys-la-maudite-46432205-comments.html#anchorComment

[16] Gérald Bronner, La Démocratie des crédules, Paris, PUF, 2013.

Scans trouvés ici :http://jose.chapalain.free.fr/pageprin1844.htm, merci à José Chapalain.

Telegramme Ys
expédition Ys Jongbloed

Télégramme Ys
expédition Ys Jongbloed

Il se trouve que j’étais également sollicité ce même jour !

Télégramme Ys3
Expédition Ys Jongbloed

Les articles tels que visibles en ligne. Anthologiques !!

Télégramme Ys01
Expédition Ys Jongbloed

Télégramme Ys 02
Expédition Ys Jongbloed

Télégramme Ys 03
Expédition Ys Jongbloed

Et merci à Hubert Orione pour ces grands moments.

5 réflexions sur « A la recherche de la Ville d’Ys »

  1. Vu. On retrouve en effet ce curieux et touchant mélange de naïveté et d’amateurisme. Les initiatives traduisent un vrai enthousiasme et une réelle volonté de faire, mais quelque part dans un autre monde ; pas le nôtre en tout cas qui est plein de méchants, de rabats-joie et de contradicteurs. Ce serait juste charmant s’il n’y avait parfois des enjeux financiers et des promesses pécuniaires auxquels les plus naïfs seraient tentés de croire et si, derrière un discours « alternatif » ne se cachaient pas de graves dérives intellectuelles.

  2. L si vous me contactez je vous donnerai volontiers mon identité mais vu que je donne mon adresse mail c'est fait dit :

    Super, bien écrit, rigolo et … très juste! Merci. Pour quelqu’un qui comme moi est passionné par cette légende et par l’histoire réelle cette annonce perdue dans les « sables du temps » a été une grosse déception au final ; comme si quelqu’un se mettait enfin en quête de la ville d’Ys avec les moyens technologiques les plus récents (Notons quand même qu’en Egypte et ailleurs ces moyens de sondage ont donné quelques résultats) Pour ce qui est de la ville d’Ys j’ai mes petites idées, basées sur l’évolution du niveau marin, les noms de lieu , les traces archéologiques du littoral actuel, et serais si heureux de pouvoir en parler avec de vrais scientifiques, mais ceux ci n’ont ils pas tendance à être obsédés par le fait de ne prendre aucun risque et constamment effrayés par la peur du ridicule pour peu qu’ils se mettent en quête de la fameuse ville , sans doute osisme ou romaine , forcément recouverte par les flots vu l’évolution du trait de côte. A quand une carte sérieuse de cette évolution de l’âge du bronze , voir du néolithique à nos jours ? Le Bihan a bien montré le rôle d’Ouessant dans l’économie du bronze. S’il y a quelqu’un derrière ce blog j’aimerais lui soumettre quelques idées.
    Encore bravo pour ce travail d’analyse des médias et de nos attentes .
    L

  3. un superbravo au critique mais je n’aime pas la suite, plus moralisante
    en tous cas je me suis bien amusé…
    il me faudrait cela tous les jours comme potion… les études seraient moins ardues
    si vous en avez d’autres dans votre tiroir n’hésitez pas…..
    signé : un passionné de l’envoutante ville d’ys qui étudie ses légendes dans le cadre d’un master de breton à Rennes 2

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