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Enjeux de l’enseignement des techniques dans les écoles d’Architecture

Les outils numériques sont passés en une vingtaine d’années des secteurs académiques et entreprises spécialisées à des secteurs grand public parmi lesquels on trouve les industries créatives, ludiques et culturelles. Ce mouvement ne s’est pas fait sans résistances et Antoine Picon[1], commentant le domaine de l’architecture, rappelle que la question a fait l’objet « d’une littérature essentiellement doctrinale voire doctrinaire émanant de prosélytes, de technophiles et autres prophètes de microscopiques néo-avant-gardes. » Ces résistances ont fait l’objet de nombreux débats dans les écoles traduisant tant les fantasmes que les fascinations. L’arrivée des Digital Natives, cette génération née avec le XXIème siècle, installe une nouvelle donne en mettant en phase la disponibilité des outils, la relative facilité de leur apprentissage, la massification de leur diffusion et une meilleure acceptation de la part des générations qui précèdent.

Il convient toutefois de ne pas confondre les évolutions techniques portées par des améliorations instrumentales et le renouvellement des paradigmes liés à la représentation et à la communication des connaissances. Si les nouvelles technologies ont épuisé les anciens paradigmes, nous devons dès lors être particulièrement attentifs à ceux qui se constituent devant nous ; à l’inverse, si nous sommes dans une forme de reformulation, notre rôle est alors de tracer les continuités qui vont de préoccupations anciennes à leur mise en tension actuelle.

Pour la pédagogie, cela implique d’intégrer efficacement le numérique à tous les niveaux de développement du projet, mais également et surtout d’en garantir la qualité d’usage tant dans le contenu que dans sa gestion. Les thématiques de la conception, avec par exemple la conception paramétrique ou la conception sous contraintes, la représentation architecturale avec la réalisation de documents selon les normes attendues, la fabrication de pièces graphiques attrayantes et communicantes et la maîtrise des équipements techniques fabriquant des pièces issues de fichiers numériques sont autant de balises instrumentales et conceptuelles. Cela ne circonscrit pas les besoins et attentes : il faut songer également à accompagner les étudiants dans la maitrise de l’enregistrement 3D, par scan laser ou photogrammétrie, la gestion des bases de données reliées à des Systèmes d’Informations Géographiques et plus globalement dans l’organisation de leur propre archivage. Ces approches systémiques ajoutées aux nouvelles applications nomades et virtuelles changent et redéfinissent le rôle de l’architecte et la place du citoyen éco-responsable pour lequel il est prescripteur. Une des grandes évolutions de ces dernières années est l’intégration du temps réel et de l’immersion dans le processus de conception réinterrogeant par là-même la pratique de lecture synoptique des plans ; c’est presque une inversion de la révolution galiléenne qui nous fait retourner de la visibilité calculée à la visibilité immédiate ce qui, bien entendu donne une place majeure à la notion de récit.

Dans les études d’architecture, les outils numériques et analogiques accompagnent le projet lequel s’appuie sur trois piliers pouvant être nommés : notionnel, référentiel et projectuel. Le pilier notionnel fait appel aux grands champs de la connaissance pour identifier les courants de pensées et les outils conceptuels qui accompagnent l’évolution des idées interagissant avec l’architecture, par essence pluridisciplinaire. Le pilier référentiel identifie des trajectoires au sein de la discipline architecturale, ce que l’on peut reconnaitre dans l’histoire des styles architecturaux, des doctrines, des techniques constructives ou des idéologies accompagnant les réalisations. Enfin, le pilier projectuel recouvre les démarches et techniques permettant de produire de l’espace construit.

Ce qui met au défi nos pédagogies et les renouvellent profondément, c’est la fluidité des données qui circulent entre le notionnel, le référentiel et le projectuel. Il ne s’agit plus aujourd’hui de se spécialiser dans une série de logiciels pour concevoir, mettre au propre et fabriquer, mais de maitriser l’élaboration d’un processus permettant de passer d’un outil à l’autre pour réaliser un ensemble de tâches, analogiques et numériques, tout en conservant l’intégrité des informations. L’expertise se place maintenant dans la personne sachant articuler et garantir la réalisation de l’ensemble du processus et de déterminer, dès la formulation du problème, le parcours de résolution. Un des symptômes de cette évolution est l’apparition ou le retour du terme «manager» comme garant de la bonne interface des tâches. C’est ce qui se constate dans l’univers du BIM. Cela conduit à entrainer très tôt les étudiants à travailler en groupes.

Les projets que nous proposons aux étudiants, dans le cadre de notre pédagogie, cherchent, en installant une dialectique forte avec le monde de l’entreprise et les institutions, à sonder les évolutions de la pratique de l’architecte. C’est ainsi que nous développons autant que faire se peut des projets réels, impliqués et souvent construits sous la forme de prototype à l’échelle 1. Ces expérimentations qui ne s’affranchissent ni des repères notionnels ou référentiels qualifient les étudiants sur leurs compétences propres, acquises à l’école et par des formes de spécialisations pouvant largement déborder celles attendues communément chez un architecte. Nous sommes particulièrement attachés à lier ces projets à la création de stages en entreprise ou au laboratoire de recherche et nous observons depuis quelques années, en parallèle des carrières d’architectes opérationnels, la création de métiers nouveaux dans les domaines des arts, de la scénographie traditionnelle ou ludique, du tourisme, de la lumière, du numérique.

Si l’on considère l’ensemble du cursus, la licence est le moment où se fondent les bases notionnelles, référentielles et projectuelles (techniques) qui donnent aux étudiants un éventail de compétences et de connaissances qui leur permettent de passer de l’exécution d’une solution par les moyens qui leur sont donnés à l’élaboration de solutions originales. En Master, nous mettons en avant ce que l’on peut identifier comme une pédagogie de l’émergence principalement du fait de l’installation du numérique dans la pratique, de nos capacité de production et de notre rapport au monde. Une des questions prégnantes que nous avons à débattre est l’intégration de l’innovation conceptuelle et technique dans la formation. L’alternative se présente ainsi : d’un côté on fait confiance à la discipline majeure qu’est l’architecture pour faire émerger de nouveaux concepts qui seront ensuite résolus et appliqués grâce aux disciplines techniques du projet ou bien, autre choix, le notionnel et le projectuel font émerger de nouveaux concepts dont la résolution est architecturale. De fait, chacun retrouvera dans l’expression de cette alternative les grandes questions d’organisations pédagogiques, comme le fait de ne confier les studios de projet qu’à des architectes praticiens, mais également les fondements de la redoutable question de la recherche en architecture.

A Nantes, l’articulation pédagogie/recherche s’installe dans le dispositif global de l’école et participe à la politique générale de l’établissement en confortant son projet institutionnel. Cela concerne dans un premier temps les enjeux internes avec, pour les enseignants, la valorisation et l’évaluation du temps consacré à la recherche à l’enseignement et à l’élaboration de contenus pédagogiques renouvelés ; c’est aussi le rayonnement de l’école et sa capacité à anticiper et préparer aux grandes évolutions des métiers de l’architecture. La formation et la recherche ne fonctionnent pas sur les mêmes modalités mais elles sont intriquées et complémentaires. Le laboratoire CRENAU au sein de l’UMR AAU, est parvenu à constituer une réelle communauté interdisciplinaire rassemblant l’ensemble des forces de recherche de l’ensa Nantes et même au-delà.

Si l’une des grandes évolutions du monde numérique global a été la généralisation des objets nomades déterritorialisés, pour les architectes et les concepteurs d’espaces, cela doit également s’accompagner d’une nouvelle évolution que l’on pourrait qualifier de relation empathique à l’environnement local. Mais déjà une troisième vague va venir frapper nos édifices pédagogies, celle de la systématisation de l’interaction intelligente avec la machine.


[1] Picon A., Culture numérique et architecture : une introduction, Birkhauser, 2010

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