Les mémoires de Gradlon
Au V siècle de notre ère, à l'âge des grands troubles venus d'Orient, vivait Gradlon Meur, Roi de Cornouailles. Il avait mené campagne jusqu'aux confins des terres de Scandinavie et tiré grand respect de ses exploits.
"De retour à Kemper, je sombrais dans l'indolence, pleurant Malgven, la reine du Nord qui m'avait donné ma fille Dahud avant de mourir. Dahud ou Alc'huez ou Ahes était à l'image de sa mère, belle et altière ; elle forçait le respect tout en inspirant l'amour. Elle vénérait les anciens dieux et se procurait auprès des druides soutien et enseignement.
Un jour que nous chassions dans les bois au pied du Ménéhom, nous rencontrâmes Corentin, l'ermite. Corentin prêchait un nouveau Dieu. Ce Dieu venait du midi, mais sa parole était portée par les Bretons de la grande Ile. Il avait réputation de Sainteté, il était modeste de biens, mais riche de sagesse.
J'aimais beaucoup cet homme, et me convertis à sa foi, le christianisme. Je lui promis d'élever sur mes terres de Cornouaille de nombreux lieux de culte, dont une abbaye à Landévénec tout en son honneur. Mais surtout d'ériger en Is, ma nouvelle capitale, une église de pierre.
Is était la ville de Dahud. Seule face à l'infini, ma fille ne pouvait vivre sans contempler le ressac. Son coeur s'emplissait de joie lorsque le vent soulevait ses longs cheveux défaits et que son visage se perlait des larmes d'embruns.
Is était un défi à l'océan. Recueillie entre des
bras de rochers, protégée par des remblais, les grandes marées d'équinoxe la menacerait de noyade. Elle était comme un bijou, belle dans les moindres détails. La résidence royale longue et ostentatoire, trônait au centre, accompagnée de la maison occupée par ma suite. Non loin se bâtissait la demeure du Christ. Les habitations se répartissaient dans ce nid de rochers, rivalisant d'élégance et de richesses.
Désormais Corentin était auprès de moi à la cour. Nourri de ses paroles, je menais à ses côtés l'évangélisation des Ossismes, mon peuple.
Nous promettions grands malheurs à ceux qui restaient attachés aux anciennes traditions. Pourtant nombreuses étaient les offrandes à Lugs et aux Korrigans.
Dahud refusait la nouvelle foi, elle ralliait les insoumis et les entraînait dans sa ronde de plaisir. Elle ne pliait pas, était libre et désirable.
Un jour que le vent soufflait si fort, devant la foule assemblée, Corentin exhorta ma fille de modifier sa conduite, sinon, Dieu recouvrirait la ville d'un linceul d'eau, et seules les âmes bénies n'iraient pas brûler en enfer. Dieu avait déjà puni, disait-il, les peuples de la Bible pour des conduites semblables, il agirait de même pour le peuple d'Armorique.
On murmurait que l'obstination du saint homme cachait un amour inavouable.
Mes sujets eurent de grandes frayeurs, car les flots conquéraient chaque jour de nouveaux territoires, et nombre de côtiers avaient vu leur maison assaillie par la mer.
Lorsque l'événement se produisit, la lune était comme un bouclier saxon, large et brune, tellement proche.
Le vent soufflait de l'occident en rafales si fortes qu'il décoiffait le chaume des toits. Nul ne pouvait se tenir à l'extérieur sans choir et être projeté contre un mur.
Je tenais conseil, les sages étaient assemblés autour de moi, Corentin veillait inquiet. Dahud, prévenue par les Druides, courait m'avertir de l'imminence du drame, mais avant qu'elle n'eût pu franchir les portes de la grande salle, une vague gigantesque prenait l'assaut la ville.
La brutalité du cataclysme fut telle, que la plupart des habitants périrent en cet instant.
Je réagis prestement, enfourchais mon cheval et extirpais Dahud, blessée, des restes de la maison de la Suite Royale.
Nous fuyions sur la grève talonnés par la marée. "Abandonne la pécheresse! Abandonne la!!", hurla Corentin, depuis le rivage.
Alors que mon cheval, d'un bond prodigieux gagnait le sommet du rocher, l'ermite d'un coup de crosse désarçonna Dahud qui s'abîma dans la mer.
Bien du temps a passé depuis le drame d'Is.
Peu ont survécu et peu savent témoigner de la beauté de la cité. Moi-même, je n'ai plus guère de souvenirs.
Corentin est mort depuis longtemps, et il me semble que je prendrais bientôt la route du Tir-Na-Nog.
Un druide m'a dit un jour, que Dahud est maintenant sirène.
Je suis très vieux, brisé, et je ne sais plus si je dois continuer à vénérer ce Dieu qui m'a pris ma ville, ma fille".
Landévénec, a.g. 505retour vers :
©Laurent Lescop - Ker Is - De la Légende à l'Image de Synthèse 1992-1996
ean tpfe-1994