PATRIMOINE Le Musée de Quimper évoque la vivacité de
la légende bretonne
La fuite du roi Gradlon,
fondateur de la ville d'Ys, selon la tradition (une peinture
d'Evariste Luminais). (Coll Musée des beaux-arts de
Quimper.)
Ys, légendaire et éternelle
Françoise Dargent [31 août
2002] Certains la croient engloutie au large de
Douarnenez, d'autres l'imaginent au fond de la baie des Trépassés. Il y a
aussi ces branches fossilisées échouées sur la grève de Morgat dont rend
compte la société archéologique du Finistère. Qu'importe, en Bretagne,
tous se l'approprient. De Vannes à Cancale, le ressac siffle aux oreilles
du promeneur deux lettres aux consonances mystérieuses : Ys ou l'Atlantide
bretonne, la cité mythique favorite des cruciverbistes palpite dans la
mémoire des marins qui racontent volontiers avoir un jour ou l'autre
remonté dans leurs filets un petit quelque chose qui « pourrait bien
venir de là ». Le Musée breton de Quimper en possède d'ailleurs un,
une ardoise sauvée des eaux que le cartel désigne avec humour sous le nom
de « rêverie bretonne ».
Cet été, le musée consacre une exposition à la plus célèbre des
légendes bretonnes. Sous l'égide du roi Gradlon et de sa fille Dahut,
trois petites salles du musée sont baignées dans une étrange lumière
bleutée. Dissimulés derrière une toile de gaze blanche, les objets et
oeuvres exposés plongent le visiteur dans la légende.
« Elle est encore très présente en Cornouaille, précise le
conservateur du musée, Philippe Le Stum. L'idée de cette exposition
s'est imposée comme une évidence. Nous sommes dans le palais des évêques à
côté de la cathédrale Saint-Corentin, là même où le roi Gradlon domine les
lieux. La rue porte le nom du roi mais ici tout le monde se l'est
accaparé, jusqu'à l'entreprise de déménagement locale. »
Ainsi court le roi Gradlon sur les routes de Cornouaille, son histoire
véhiculée à travers la faïence colorée de Quimper, sur les vitraux
multicolores des églises bretonnes, dans les chansons populaires et les
livres de contes.
Historiquement la légende se forme à travers des fragments, piochés
dans différents récits médiévaux avant de prendre sa mesure dans la
littérature romantique. En 1850, le Breton Olivier Souêtre écrit Ar
Roue Gralon ha Kear Is. Cette chanson, éditée sur feuille volante,
connaîtra le plus fort tirage de ce genre de production en Bretagne.
« Je ne l'ai jamais entendue, écrira Pierre Jakez Héliaz, je
n'ai fait que la lire sur feuille volante en breton. J'en ai chanté
souvent des couplets et il m'arrive encore de les chanter ou de les
siffler malgré moi. Où est la ville d'Is ? On ne le sait pas et c'est
justement pourquoi elle témoigne pour toutes les villes englouties. »
De lambeaux d'histoire réelle en bribes de récits fictifs, l'histoire
de la ville d'Ys s'est formée, déformée, alimentée au fil des siècles pour
parvenir jusqu'à nous. La tradition évoque une ville, construite au large
de Douarnenez entre les Ve et VIe siècles par le roi
de Cornouaille Gradlon à la demande de sa fille Dahut. La belle mais
perverse créature y mène une vie de débauche jusqu'à ce que le diable,
travesti en prince, lui demande les clefs de la digue. Elle cède à la
tentation, dérobe les clefs à son père et les offre au séduisant étranger
qui ouvre les portes.
Ainsi finit la ville d'Ys, engloutie sous les eaux avec ses habitants.
Seuls Gradlon et son saint conseiller Guénolé y réchappèrent. Les
représentations les plus nombreuses s'attardent sur la scène finale, celle
où les deux hommes à cheval se dégagent des flots tourbillonnants,
sacrifiant Dahut à la colère divine. La belle se transformera en Morgane
ou Ahès, la sirène annonciatrice de tempêtes mais l'ordre chrétien sortira
victorieux contre l'ordre païen.
A la fin du XIXe siècle, le compositeur Lalo en fit un opéra
aux accents wagnérien. Le conservateur a déniché les dessins exécutés par
Félix Labisse pour les costumes et les décors du Roi D'Ys présenté
au Palais Garnier en 1966. Il expose aussi les planches ou estampes
d'artistes régionalistes qui illustrèrent le mythe avec vigueur. La
dernière salle, consacrée à la bande dessinée, témoigne du basculement de
l'histoire au XXe siècle. Dahut, sensuelle et belle, n'y
incarne plus le mal mais y est invariablement représentée comme l'apôtre
de la liberté.
L'architecte Laurent Lescop est, quant à lui passé du rêve à la
reconstitution. Sa ville d'Ys, visible sur le CD-ROM qui acompagne le
catalogue, est le fruit d'une réflexion historique sur les techniques
constructives de l'époque mélées aux éléments historiques.
« Je situe la ville entre le Ve et le VIe
siècle à l'époque où plusieurs changements capitaux engendraient un grand
nombre de peurs. C'est la fin de l'Empire romain, le début de l'ère
chrétienne, les Francs envahissent le territoire. On ne peut imaginer une
grande ville comme beaucoup l'ont représentée. J'ai dessiné un hameau
fortifié, tenu par Gradlon, plus chef de guerre que roi. J'ai retenu
l'hypothèse de l'éperon rocheux au détriment d'une installation dans la
baie, trop audacieuse, ou au fond d'un aber, peu défensive. La digue se
résume au mur qui dépasse des rochers. » Ainsi est la nouvelle Ys qui
n'en finit pas de renaître des flots.
Jusqu'au 13 octobre au Musée départemental breton de Quimper.
Renseignements au 02.98.95.21.60. Catalogue : 23 €.